Par Didier Reinach – CEO de La Machina
Préambule
À la façon d’Étienne de la Boétie, je m’autorise cette réflexion philosophique.
Car dans le cadre de nos recherches et travaux concernant nos technologies, s’il y a une science qui prédomine, c’est la philosophie.
Certains me diront que ce n’est pas une science, néanmoins, durant l’antiquité, la philosophie englobait l’ensemble du savoir (physique, mathématiques, biologie, médecine, morale, civisme…) et était considérée comme la « mère des sciences ».
Servitude ou Souveraineté ?
Il est des questions que l’Histoire pose à chaque génération avec une brutalité particulière dans le seul but de révéler l’état de nos êtres.
La question d’aujourd’hui est de celle-ci :
Entre la servitude et la souveraineté, que choisissons-nous ?
Et surtout, osons-nous vraiment choisir ?
I. La formidable tentation de la servitude
La servitude a mauvaise presse et pourtant, regardons honnêtement vers quoi la majorité des peuples s’orientent.
La servitude offre la sécurité.
La servitude, c’est la certitude que quelqu’un — un État, une institution, un maître — prendra les décisions difficiles à notre place.
Elle offre le confort de ne pas avoir à répondre de soi-même.
Elle offre l’excuse permanente : ce n’est pas moi, c’est le système.
La servitude offre la possibilité d’être pleutre, d’être lâche, de n’être ni engagé ni motivé.
Et c’est exactement ce à quoi nous assistons dans les organisations publiques comme privées. La Symbiocratie nous en informe et le phénomène de la symbiose nous démontre chaque jour combien la nature est souveraine et combien les humains sont des volontaires stupides à la servitude.
Étienne de La Boétie (1530 – 1563) , à vingt ans à peine, avait déjà vu et compris cette situation.
Dans son Discours de la servitude volontaire, il posait cette question dérangeante :
Pourquoi les peuples obéissent-ils ?
Non par la force seule, car un seul tyran ne peut physiquement contraindre un million d’hommes.
Ils obéissent parce qu’ils ont désappris à vouloir autre chose.
Parce que la notion même de liberté n’existe plus, parce que les humains ne savent plus ce qu’est être libre, parce qu’à force d’être absente, la liberté devient une étrangère.
La servitude la plus redoutable n’est pas celle qu’on nous impose.
Car, en fait de manipulation en manipulation, ce sont les peuples qui choisissent cette servitude volontaire.
Les peuples la choisissent par lâcheté, la réclame par habitude, par peur, ou par paresse de l’âme et de l’esprit.
Il en va de même dans la gouvernance des organisations. Les décisions sont souvent prises par appât du gain, par lâcheté, par incompétence, par facilité. Rarement en réfléchissant à la capacité du pouvoir souverain, en agissant dans la dimension de ce pouvoir souverain qui fait la force et la puissance de chacun et de tous.
II. L’exigence de la souveraineté
La souveraineté est un cadeau. Un présent au présent que les âmes libres et les esprits simples portent avec fierté.
Être souverain, c’est accepter que la liberté ne s’achète qu’au prix de la responsabilité.
C’est être conscient de soi de l’être, de la richesse de la vie.
C’est être conscient que gouverner sa vie et la vie, que contribuer à gouverner la cité ou l’organisation exige un effort continu, une vigilance sans relâche, et parfois le courage de décisions que personne ne prendra à votre place.
Rousseau le savait : le peuple qui s’abandonne à des représentants sans les surveiller, sans les contraindre, sans les rappeler à l’ordre, n’est libre qu’un jour tous les quatre ou cinq ans, le jour du vote. Le reste du temps, il dort.
Aujourd’hui il est facile de considérer que même le jour du vote, un grand nombre dort encore ou est tout simplement sous hypnose.
La souveraineté ne se réduit pas à la politique.
Elle commence en chacun de nous.
Êtes-vous souverain de vos pensées, ou les avez-vous déléguées à des écrans qui pensent à votre place ?
Êtes-vous souverain de vos choix, ou les avez-vous confiés à des algorithmes qui anticipent vos désirs avant même que vous les formiez ?
La souveraineté, c’est l’exigence de rester le sujet de sa propre vie, non son objet.
Une entreprise a-t-elle une stratégie de souveraineté ou est-elle soumise ?
C’est bien là la question qu’il est nécessaire de se poser à l’heure où les technologies nous envahissent avec quel but ?
S’introduire dans les organisations pour en faire des esclaves soumis à la servitude des fournisseurs ou proposer des solutions qui permettent à chacun et à chaque organisation d’être souverains.
III. Un choix qui se joue maintenant
Certains diront que ce débat est abstrait, philosophique, déconnecté du monde réel.
Je dis le contraire : il n’a jamais été aussi urgent.
Vous avez le choix !
Servitude individuelle, régionale, mondiale, ou souveraineté individuelle ou collective, rayonnante, attractive, protectrice, sécuritaire.
Nous vivons une époque de concentration extraordinaire des pouvoirs économiques, technologiques, informationnels.
Des décisions qui touchent des milliards d’êtres humains sont prises dans des salles où nous n’avons aucun représentant et encore moins des défenseurs de notre souveraineté.
Des data qui définissent nos comportements sont exploitées par des entités auxquelles nous n’avons jamais consenti.
En même temps, jamais les individus n’ont eu autant d’outils pour s’organiser, s’informer, résister, construire.
La souveraineté est possible, mais elle nécessite qu’on la veuille vraiment, que chacun fasse le choix.
Et c’est là que réside le vrai choix : non pas entre deux systèmes abstraits, mais entre deux postures humaines.
Celle qui attend que les choses se fassent, et celle qui se lève pour les faire.
Il y a donc parmi les humains ceux qui choisissent une image, un récit, une épopée qui fait rêver et ceux qui sont souverains, qui décident et font des choix pour assurer, garantir, créer leur souveraineté.
IV. Ce que nous devons aux générations futures
Permettez-moi de terminer par une pensée qui devrait nous habiter.
Les générations qui nous ont précédés ont payé le prix de leur souveraineté.
Certains de leur sueur. Certains de leur liberté. Certains de leur vie. Ils ont refusé de plier parce qu’ils savaient que la servitude se transmet de génération en génération, comme une maladie silencieuse.
Qu’allons-nous transmettre, nous ?
De la soumission ou de la fierté ?
Des choix lâches et soumis ou des choix souverains ?
Nos organisations, nos entreprises sont elles à la merci de choix soumis à la force, à la peur, à facilité, à l’incompétence et donc silencieusement et sournoisement entre les mains invisibles de puissances prédatrices ?
Ou bien sont-elles des forteresses, des communautés autonomes, dirigées par des femmes et des hommes souverains, fiers de prendre des décisions qui assurent le bien-être des générations futures, fiers de bâtir des sociétés libres, prospères sur le plan humain et matériel.
Quelle différence de richesses humaines et matérielles entre un monde géré par la résignation et la soumission et une civilisation bâtie par la volonté souveraine de ceux qui l’habitent ?
La servitude choisie est une trahison envers soi-même.
La servitude imposée à ses enfants est une trahison plus grave encore.
Synthèse
La servitude est confortable.
La souveraineté est exigeante.
Et il n’existe pas de voie médiane durable : tôt ou tard, l’Histoire oblige chaque peuple, chaque individu, à choisir son camp.
Aujourd’hui, en matière de technologie, vos choix font de vos entreprises, de vos organisations des vassaux soumis ou des souverains attractifs, créateurs de richesses humaines et matériels.
Pardonnez-moi cette métaphore peu aimable, mais…
Choisir la soumission, c’est être le fumier de ceux qui grandissent, poussent, s’enrichissent sur votre dos.
Être souverain, c’est créer la richesse en toute intelligence, c’est grandir, en développant ses racines bien profondément pour être inébranlable, indéracinable et produire des fruits sans avoir besoin de fumier.
Je vous invite à choisir la souveraineté, non par orgueil, non par idéologie, mais par respect de ce que vous êtes : des êtres capables de penser, de décider, et d’assumer, de créer.
Car la liberté ne se reçoit pas. Elle se mérite, chaque jour, par l’acte courageux de rester debout.
Je vous remercie.
Didier Reinach
CEO – La Machina

