Exercice d’imagination,
Que dirait Monsieur Etienne de La Boétie*, qui, s’il était revenu parmi nous, découvrait un contrat de gouvernance de la data avant de le signer ?
Il resterait d’abord silencieux un long moment, à lire les conditions générales d’utilisation. Puis il poserait le document, et parlerait à peu près ainsi :
« Voici donc votre servitude nouvelle.
Elle ne porte ni fer ni chaîne, elle porte une case à cocher.
On vous demande d’accepter, et vous acceptez sans lire, comme jadis on acceptait un maître sans le connaître, seulement parce qu’il était plus commode d’obéir que de comprendre.
Je m’étonnais, en mon temps, qu’un million d’hommes en servent un seul, qui n’a que deux yeux et deux mains comme le moindre d’entre eux.
Je m’étonne aujourd’hui davantage, car votre maître à vous n’a même pas de visage.
Il a un nom de marque, un logo, un centre d’appel qui ne répond jamais tout à fait.
Et pourtant vous lui confiez, plus qu’à aucun prince de mon siècle, le compte de vos biens, le secret de vos affaires, le nom de vos enfants et jusqu’à la santé de vos corps.
Vous direz que vous n’aviez pas le choix.
Je connais cette excuse ; elle est vieille comme la mienne.
Ceux qui servaient les tyrans de mon temps disaient aussi qu’ils n’avaient pas le choix, tout en portant eux-mêmes, chaque matin, les pierres du palais qui les écrasait.
Le choix, vous ne l’avez perdu qu’après l’avoir vous-mêmes donné, contrat après contrat, migration après migration, jusqu’à ne plus savoir comment revenir en arrière, ce qui n’est pas la même chose que de n’avoir jamais pu.
Ce qui me frappe le plus, dans votre siècle, c’est que vous appelez cela le progrès.
De mon temps, on savait au moins qu’on était sujet.
On portait le mot comme une plaie qu’on regardait en face.
Vous, vous appelez cela un service, une solution, une plateforme.
Le mot servitude a disparu de votre langue au moment précis où la chose s’est répandue le plus largement.
C’est là, je crois, le triomphe le plus complet qu’un pouvoir ait jamais remporté : faire oublier jusqu’au nom de ce qu’il impose.
Et pourtant !
C’est bien vous qui remplissez ses machines.
C’est vous qui formez vos gens à ne savoir travailler que dans sa logique.
C’est vous qui, dans vos assemblées, appelez sagesse ce qui n’est que renoncement anticipé.
Otez-lui vos données, comme j’ai dit d’ôter au tyran votre obéissance, et regardez ce qu’il reste : un bâtiment plein de câbles, gouverné par des gens qui n’ont, eux non plus, que deux mains et un seul corps.
Je ne vous dis pas de briser vos machines ni de renoncer à tout commerce.
Je vous dis seulement ce que je disais aux peuples de mon siècle, et qui n’a pas vieilli d’un jour,
Cessez de lui donner davantage que ce qu’il vous rend.
Posez la question qu’on ne pose jamais.
Lisez le contrat qu’on ne lit jamais.
Et vous verrez, comme j’ai vu tomber tant de colosses en mon imagination, que celui-ci ne tient debout que par votre silence.
Car il suffirait, pour le faire fléchir, que quelques-uns d’entre vous cessent, un seul jour, de se taire. »
* Étienne de La Boétie naît à Sarlat, en Périgord, en 1530. Il n’a pas trente ans lorsqu’il meurt, en 1563, mais il en aurait eu à peine dix-huit lorsqu’il rédige, dit-on, le Discours de la servitude volontaire
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