Pourquoi tant d’entreprises servent-elles volontairement quelques maîtres de la donnée ?
Texte inspiré du
Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie
et de
« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »
— Étienne de La Boétie
« La question n’est pas l’absence de droit, c’est que presque personne ne l’exerce. »
— Hector Scholmes
AVANT-PROPOS
Une question du XVIᵉ siècle, posée aux entreprises du XXIᵉ
Étienne de La Boétie naît à Sarlat, en Périgord, en 1530. Il n’a pas trente ans lorsqu’il meurt, en 1563, mais il en aurait eu à peine dix-huit lorsqu’il rédige, dit-on, le Discours de la servitude volontaire — un texte que ses amis rebaptiseront plus tard Le Contr’un. Conseiller au Parlement de Bordeaux, il y côtoie Michel de Montaigne, qui restera son ami le plus proche et le premier gardien de son œuvre : c’est Montaigne qui, après la mort prématurée de La Boétie, veillera à ce que ce texte de jeunesse ne sombre pas dans l’oubli.
Le Discours pose une question d’une simplicité presque insolente : comment se fait-il qu’un peuple, qui pourrait à tout moment se défaire d’un seul homme, continue au contraire à le porter, à l’enrichir, à lui obéir ? La Boétie répond que la tyrannie ne repose jamais sur la seule force du tyran. Elle repose sur l’habitude, sur des chaînes de complices intéressés, sur mille petites lâchetés quotidiennes qui, additionnées, produisent une puissance que personne, séparément, n’aurait pu créer. Et il en tire une conclusion qui traverse les siècles : il suffirait de cesser de servir pour que le colosse s’effondre de son propre poids.
Ce texte n’a rien perdu de sa force cinq cents ans plus tard, mais il a changé de terrain. Le pouvoir dont il faut aujourd’hui comprendre les mécanismes ne porte plus de couronne. Il porte un nom de fournisseur, un contrat de licence, une architecture de cloud. Les entreprises qui lui confient, appel d’offres après appel d’offres, l’intégralité de leurs données, de leurs secrets et de leur dépendance technique reproduisent, souvent sans le savoir, exactement le mécanisme que La Boétie décrivait à propos des peuples et de leurs tyrans.
Les pages qui suivent ne prétendent ni traduire ni paraphraser le texte original de La Boétie, disponible intégralement dans le domaine public et que l’on ne saurait trop conseiller de lire pour lui-même. Il s’agit d’une composition originale, construite en écho à sa structure et à ses images — le colosse, le socle, les six qui en tiennent six cents — et nourrie des faits documentés dans La Mafia des Data et ses Parrains d’Hector Scholmes. L’ambition est simple : prêter la voix et l’architecture d’un texte du XVIᵉ siècle à une question du XXIᵉ, celle de la servitude volontaire des entreprises face à quelques maîtres de la donnée.
I
Comment quelques serveurs peuvent-ils gouverner des millions d’entreprises ?
Il n’a fallu, dans les années 1930, qu’une machine à cartes perforées et un contrat pour qu’une entreprise apprenne à un État à identifier ses propres citoyens. Il n’a fallu, quarante ans plus tard, que cinq ingénieurs sortis de cette même maison pour fonder un logiciel qui allait un jour tenir la comptabilité, les stocks et les salaires de la moitié des grandes entreprises du monde. Il n’a fallu, ensuite, qu’une loi votée à huis clos par un seul Congrès pour que toute donnée hébergée par une entreprise de ce pays, où qu’elle se trouve sur la planète, redevienne saisissable sur simple demande.
Trois entreprises. Un empire. Et pourtant : combien de millions d’entreprises, sur tous les continents, pour combien de poignées de fournisseurs de cloud, d’ERP et de systèmes d’exploitation ?
Comment expliquer que des sociétés qui pèsent, ensemble, infiniment plus que leurs quelques fournisseurs — en chiffre d’affaires, en effectifs, en intelligence collective, en capacité d’innovation — en soient venues à leur confier, sans presque jamais le demander par écrit, l’endroit exact où dort leur comptabilité, leurs brevets, leurs fichiers clients, leurs secrets industriels et parfois la vie privée de leurs propres salariés ?
Ce ne sont pourtant pas des tyrans armés. Ce sont des serveurs, des contrats de licence et des conditions générales que presque personne ne lit. Ce n’est pas la force qui a construit cette emprise. C’est l’habitude, la commodité, et une longue série de petits renoncements dont chacun, pris séparément, paraissait raisonnable.
II
Le tyran n’a que des data centers
Regardez de plus près celui qui vous domine. Il n’a pas d’armée. Il a des serveurs, et vous les avez remplis vous-mêmes. Il n’a pas de police. Il a un contrat de sous-traitance, et c’est vous qui l’avez signé. Il n’a pas de droit de perquisition chez vous. Il a une loi d’extraterritorialité qui ne s’applique qu’aux données que vous lui avez confiées — et que vous continuez, chaque jour, de lui confier.
D’où vient sa puissance sur votre entreprise ?
De vos propres data. Vous les avez migrées vous-mêmes vers son cloud, pour la commodité. Vous avez signé vous-mêmes le contrat qui l’exonère de toute responsabilité en cas de saisie par un gouvernement étranger. Vous avez laissé vous-mêmes vos équipes se former exclusivement sur ses outils, jusqu’à ce que changer de fournisseur devienne, en interne, presque impensable.
Ôtez vos données de ses serveurs, et il ne reste qu’une entreprise commerciale parmi d’autres, avec deux data centers et un service commercial. Ce sont vos data qui lui donnent des yeux sur vos affaires. C’est votre dépendance qui lui donne des mains pour, un jour, vous couper l’accès à votre propre outil de travail. Sans vous, il n’est presque rien.
III
Vous nourrissez ceux qui vous surveille
Vous migrez vos systèmes critiques vers son cloud, afin qu’il puisse en connaître le contenu à la demande d’une autorité étrangère. Vous formez vos équipes exclusivement sur son environnement, afin qu’aucune d’entre elles ne sache plus travailler ailleurs. Vous signez ses contrats types sans les négocier, afin qu’il n’ait jamais à discuter de ses propres clauses. Vous répondez « nous n’avions pas le choix » à chaque audit, afin que cette phrase devienne, à force d’être répétée, une vérité qui dispense de chercher une alternative.
Et ensuite vous vous étonnez de sa force.
Mais cette force, c’est vous qui la construisez, appel d’offres après appel d’offres, renouvellement de contrat après renouvellement de contrat.
IV
« Nous n’avions pas le choix » : l’excuse qui tue
C’est la phrase la plus commode de toute la servitude volontaire des entreprises. On la prononce dans un comité de direction comme on prononçait autrefois « le roi le veut ». Elle dispense de chercher une alternative. Elle dispense de négocier une clause de sortie. Elle dispense, surtout, de poser une seule question simple avant de signer :
Mes données seront-elles confiées, directement ou par sous-traitance, à une entité soumise à une loi étrangère d’extraterritorialité ?
Cette question, personne ne la pose. Non qu’elle soit interdite. Simplement parce qu’il est plus confortable de ne pas connaître la réponse.
V
Soyez résolus de ne plus servir, et vos données seront libres
Je ne vous demande pas de désinstaller vos logiciels du jour au lendemain. Je ne vous demande pas de rompre tous vos contrats. Je vous demande une chose beaucoup plus simple, et beaucoup plus difficile à la fois : cessez de signer sans lire, cessez de renouveler sans négocier, cessez de répondre « nous n’avions pas le choix » à une question à laquelle vous n’avez jamais cherché de réponse.
Le fournisseur qui vous domine aujourd’hui ressemble à ce colosse posé sur un socle qu’évoquait déjà, il y a cinq siècles, un magistrat de Bordeaux à propos d’un tout autre pouvoir. Il paraît immense. Il occupe tous les appels d’offres. Il semble impossible à contourner. Mais retirez-lui vos données, une clause de sortie à la fois, un audit à la fois, une question écrite à la fois, et son poids retombe sur lui-même.
Vous n’avez pas besoin de l’attaquer. Il vous suffit de ne plus le nourrir seul.
VI
Les six qui tiennent les six cents
La Boétie racontait comment un tyran ne gouverne jamais seul un peuple entier : quelques favoris tiennent quelques centaines de fonctionnaires, qui en tiennent quelques milliers, qui en tiennent des millions, chacun trouvant un avantage minuscule à ne rien changer à l’ordre établi.
La dépendance aux data fonctionne à l’identique. Quelques grands intégrateurs vivent de la complexité des systèmes qu’ils installent. Quelques cabinets de conseil vivent de l’incompréhension qu’ils entretiennent chez leurs clients. Quelques revendeurs certifiés vivent de la difficulté qu’il y aurait à migrer ailleurs. Chacun de ces relais a un intérêt personnel, minuscule mais réel, à ce que rien ne change dans l’architecture qui vous lie à un fournisseur unique. Aucun d’eux n’est un tyran. Ensemble, ils forment une pyramide dont vous êtes, sans le savoir, la base et le financement.
VII
Le droit existe déjà ; c’est l’usage qui manque
Voilà pourtant ce que la servitude volontaire a de plus étrange : le pouvoir de s’en délivrer, en partie, existe déjà, écrit noir sur blanc, depuis des années. Le droit d’accès à ses propres données. Le droit de s’opposer à un traitement. Le droit d’exiger, par écrit, de savoir qui détient quoi, dans quel but, et transmis à quels sous-traitants.
Ces droits ne sont pas à conquérir. Ils sont à exercer. Et c’est précisément parce que presque aucune entreprise ne les exerce que la dépendance semble aussi naturelle, aussi éternelle, aussi impossible à remettre en cause qu’un joug porté depuis la naissance.
VIII
Conclusion
La question n’est donc plus : pourquoi quelques fournisseurs dominent-ils l’ensemble des entreprises du monde ?
La vraie question est : pourquoi tant d’entreprises, qui pèsent ensemble infiniment plus que leurs fournisseurs, continuent-elles, contrat après contrat, à leur fournir volontairement les moyens de cette domination ?
Car si cette dépendance est construite, appel d’offres après appel d’offres, par les entreprises elles-mêmes, alors elle peut aussi, clause après clause, audit après audit, question écrite après question écrite, être déconstruite par elles.
Le colosse ne tient que parce qu’on continue à le porter. Qu’on cesse de le porter, et l’on découvrira, comme il y a cinq siècles, que ses pieds étaient d’argile.
« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »
Note
Ce texte est une composition originale, écrite en écho à deux œuvres :
le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie (XVIᵉ siècle, domaine public)
et Existe-t-il une Mafia des Data d’Hector Scholmes (© 2026).
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