Sur la technologie de la donnée, devant l’Assemblée générale des Nations Unies
« Les esprits que j’ai appelés, je ne puis à présent m’en défaire. »
*Discours fictif, écrit à partir de l’œuvre de Goethe (Faust, L’Apprenti sorcier, la Weltliteratur).
Excellences, Mesdames, Messieurs,
Je regarde cette salle, où tant de langues, tant de nations se répondent sous un même toit, et je ne peux m’empêcher d’y voir, imparfaitement réalisé, un rêve que j’ai formé de mon vivant sous le nom de Weltliteratur, une littérature-monde.
Cette littérature où les esprits des nations cesseraient de s’ignorer pour se répondre. Où les humains retrouveraient l’harmonie dans leurs cœurs et le pouvoir de la symbiose pour créer des richesses humaines.
Oui je rêve de cette littérature et de ces mots qui touchent le cœur et l’âme, qui donnent du sens à nos vies, qui font grandir nos êtres.
Oui je rêve de cette littérature positivement vibratoire qui ouvre au respect, à l’échange, à la création, à la créativité, à la paix.
Ce que je vois aujourd’hui n’est pas tout à fait cela : ce ne sont pas les œuvres, ni la littérature, ni des mots du cœur et de l’esprit qui circulent d’un bout à l’autre du monde, ce sont les données.
Comme une forme de commerce universel des âmes, des êtres, les données, ce que certains appellent data, un pur commerce sans valeur humaine et je crains que de ce commerce il ne reste que la matière et qu’on ait perdu l’âme et le sens de la vie.
On m’a demandé ce que je pense de cette phrase :
La technologie de la donnée consiste à confier son âme professionnelle et personnelle à une entité qui vous fera payer le fait même de s’être enrichie de vous.
Je ne peux pas condamner d’un bloc ce qui repousse les limites du savoir humain, car j’ai consacré mon existence à célébrer ce mouvement, l’aspiration à toujours plus de connaissance, à toujours plus de pouvoir sur la nature et sur soi-même.
Mon Faust n’est pas puni pour avoir voulu tout savoir. Il est sauvé, à la fin, pour n’avoir jamais cessé de s’efforcer d’être. Donc je ne renierai pas cela devant vous.
Mais laissez-moi vous raconter une autre de mes histoires, plus modeste que Faust, et qui, je crois, vous concerne davantage encore ce soir.
C’est celle d’un apprenti, resté seul dans l’atelier de son maître sorcier, à qui l’on avait confié des tâches simples, balayer, porter l’eau et qui, par paresse autant que par curiosité, prononce la formule qu’il a seulement vu son maître employer.
Ainsi, il anime un balai, lui donne des bras, et lui ordonne de porter l’eau à sa place. Et le balai obéit. Il porte l’eau, seau après seau, avec une efficacité que l’apprenti n’aurait jamais atteinte seul.
Voilà, je crois, le premier moment de certaines technologies.
On délègue une tâche pénible à une force qu’on a créé, manipulée puis éveillée sans en connaître toute l’étendue, ni le pouvoir, ni la force.
Le problème commence quand l’apprenti veut que cela s’arrête. Il crie, il ordonne, il supplie, le balai continue, indifférent, à porter l’eau, seau après seau, jusqu’à ce que l’atelier soit inondé.
Et l’apprenti comprend alors ce qu’il n’avait pas mesuré : il connaissait le mot qui commence, il ne connaissait pas le mot qui finit.
C’est le vers que j’ai écrit et qu’on me cite encore, plus que tout autre : « Les esprits que j’ai appelés, je ne puis à présent m’en défaire. »
Dites-moi si cela ne vous rappelle rien, à vous qui avez ouvert des systèmes que vous ne savez plus refermer, qui accumulent des données bien après que le service rendu a été rendu, qui continuent de tourner, d’apprendre, de vous suivre, de vous exploiter, de vous spolier, de vous voler, longtemps après que vous auriez voulu leur dire : cela suffit.
Mais vous avez signés des contrats, des engagements, vous payez des entités qui s’enrichissent de votre être. Que dirait mon Faust de cette situation ?
Mais il y a pire encore dans mon poème, un détail que l’on oublie souvent de citer.
Pris de panique devant l’eau qui monte, l’apprenti saisit une hache et fend le balai en deux, croyant le détruire. Il n’a fait que le dédoubler.
Deux balais, désormais, portent l’eau au lieu d’un seul, chacun avec la même obstination que le premier.
Voilà, je crois, l’erreur qu’il ne faut pas commettre aujourd’hui.
Vouloir arrêter d’un coup de hache, sans comprendre, une force qu’on a laissée grandir par paresse, par lâcheté et cécité mentale, au risque de la voir se multiplier sous une autre forme, plus difficile encore à maîtriser que la première.
Une technologie mal construite, un logiciel malicieux, un conseil mal exprimé, et par-dessus tout, une loi mal pensée, une règle, une norme qui protège le balai, puis une interdiction prononcée dans la panique, et le balai vit, se multiplie, se reproduit.
Ce n’est que le retour du maître qui met fin au désastre.
Le maître ne crie pas, il ne se bat pas contre le balai, il prononce, avec le calme que donne la vraie maîtrise, le mot que l’apprenti n’avait jamais appris, et tout s’arrête aussitôt.
Or qui est le maître de votre destin ?
Voilà ce que je suis venu vous demander, aujourd’hui, plus que toute autre chose.
Cessez de demander, d’invoquer encore plus de puissance dans vos systèmes de données.
Demandez-vous, avant toute autre chose, qui, parmi vous, connaît encore le mot, le code, la formule qui les arrête de piller, et pourquoi ce mot est-il resté le secret de si peu de maîtres que vous êtes ?
Surtout quand la formule, elle, a été distribuée à tous, y compris aux apprentis les plus pressés, les plus stupides, les plus cupides.
Ce que je vous demande n’est donc pas de briser le balai.
Ce serait renoncer à des possibilités qui pourraient être meilleures, et le renoncement est la seule faute que je n’ai jamais pardonnée à mes personnages.
Je vous demande de faire ce que le maître seul savait faire dans mon poème, retrouver la formule qui arrête, et ne plus la réserver à quelques initiés.
Faites en sorte que chaque citoyen, et non les seuls magiciens de vos grandes entreprises, connaisse le mot qui fait taire le balai quand il le faut.
C’est une question d’éducation autant que de loi, ce que nous appelions, en mon temps, la Bildung : former les hommes à la mesure des forces qu’on leur donne, plutôt que de leur donner des forces à la mesure d’aucune mesure.
Paraphrasant ce poète qui n’est pas encore né :
Vous êtes le capitaine de votre âme, le maître de votre destin !
Je vous remercie de votre écoute et de votre accueil !
didier@la-machina.xyz
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